Mon livre du mois: les filles de Riyad

Voilà un livre dont on a beaucoup parlé. A juste titre. Une jeune saoudienne qui raconte la vie amoureuse de ses amies est en soi un évènement. Mais rien à voir avec la trilogie de Jean Sasson et ses récits scabreux de princesses plus ou moins prisonnières des harems d’Arabie. Les héroïnes de Rajaa sont quatre filles parties dans la vie avec un fol espoir : faire de leur mariage la plus belle histoire d’amour de tous les temps. Sauf que. Sauf que nous sommes en Arabie Saoudite et que les relations hommes-femmes sont biaisées par la rigueur du wahhabisme. Il n’est pas facile de se rencontrer, de se fréquenter, de se faire la cour et de s’aimer. « On nous interdit de célébrer la Saint-Valentin, la fête de l’amour, mais pas la fête des mères ou la fête des pères, alors que toutes trois sont soumises au même régime. Ô toi l’amour, tu es décidément persécuté dans ce pays ». En nous dévoilant les peines de cœur de Lamis, Michelle, Sadim et  Kamra, Rajaa Alsanea nous fait découvrir une jeunesse saoudienne complètement déboussolée. La misère sexuelle, l’hypocrisie, le poids des traditions, l’ignorance et la violence des hommes sont autant d’obstacles au bonheur de ces jeunes filles. Leur unique recours devient l’anonymat et la virtualité de la toile. Elles y dépeignent leurs joies et leurs peines avec d’autant plus de sincérité que nul ne peut forcer les portes de ce royaume. Etonnant contraste. Au pays de tous les archaïsmes, c’est l’outil de communication le plus moderne et le plus universel du monde, Internet, qui permet à ces jeunes femmes de s’épanouir. Internet, et le téléphone dont le développement fulgurant s’explique aisément d’après l’auteur: “le téléphone était pratiquement le seul bol d’air d’amour qui unissait Sadim à Firas, comme c’était le cas pour beaucoup d’amoureux dans le royaume. C’est pour cette raison que les lignes téléphoniques  se sont développées (…), afin de pouvoir véhiculer toutes ces histoires d’amour, ces soupirs, ces plaintes , ces baisers que les amoureux ne peuvent pas ou ne veulent pas – en raison de préceptes religieux et des traditions  – soutirer à la dure réalité ».
A l’heure où Haifaa Al Mansour vient de réaliser son émouvant Wadjda, Les filles de Riyad nous rappellent avec force qu’en Arabie Saoudite, ce sont les femmes qui font avancer la société – parce qu’elles n’ont pas d’autres choix pour exister.

Publicités

Entretien avec le romancier et prix Goncourt 2012 Jérôme Ferrari

Jérôme Ferrari me donne rendez-vous chez Shakespeare & Co qui, par le nom au moins, se prête d’avantage aux rencontres littéraires qu’aux Starbucks et autres Costa café. Je suis d’emblée frappé par sa gentillesse. Si le prix Goncourt a placé l’écrivain sur un piédestal, l’homme, lui, semble avoir gardé les pieds sur terre. Rien à voir avec les escogriffes mondains de Saint-Germain-des-Prés qui, du haut de leur suffisance, vous toisent mortellement à chacune de vos questions. Il ne cherche ni à m’intimider ni à me signifier que son temps est précieux. Mieux, le déjeuner terminé, il m’invite chez lui pour que nous soyons plus au calme. Une cigarette fumée sur le balcon plus tard, il ajuste le micro que je lui ai tendu. L’entretien peut commencer.

 

Gabriel Malika : comment est née l’idée de ce roman ?
JF : je lisais une préface de la Cité de Dieu et je suis tombé sur cette citation de Saint-Augustin, « le monde est comme un homme : il naît, il grandit et il meurt ». Je pense que cette phrase m’a touché. Dans la plupart de mes romans, il y a des références à des mondes qui finissent. Cette phrase est d’une grande beauté et d’une grande limpidité. J’y ai tout de suite entrevu la possibilité d’un roman, en décrivant le cycle dans lequel on suit la croissance d’un monde de sa naissance à sa chute. Cela m’a donné un point de départ pour mon histoire de bar corse.

 

GM : avez-vous bien dormi la veille du Goncourt ?
JF : pas bien non, car j’ai voyagé toute la nuit. Mais je ne suis pas sûr que l’avion soit le seul responsable de mon insomnie. Personne ne vous prévient pour vous dire que vous avez reçu le prix Goncourt. Vous le découvrez le jour venu. Ce fut éprouvant.

 

GM : avez-vous bien dormi la nuit qui a suivi la remise du Goncourt ?
JF : l’annonce du prix m’a donné suffisamment d’adrénaline pour tenir jusqu’au soir si bien que je n’ai pas bien dormi non plus la nuit suivante. En plus, Actes Sud avait préparé une grosse fête…

 

GM : On dit que Michel Houellebeck ou que Laurent Gaudé n’ont pas eu le prix Goncourt pour leur meilleur livre. Estimez vous que le « Sermon sur la chute de Rome » est votre meilleur livre ? Si « meilleur » a pour vous un sens…
JF : ce n’est pas comme ça que j’envisage l’écriture de mes livres. Je veux simplement que mon dernier roman apporte quelque chose de nouveau par rapport au précédent, et qu’il justifie ainsi son existence. J’ai une tendresse pour un de mes romans, c’est vrai, mais je ne fais pas de classification. Donc, non, ça n’a pas de sens pour moi. Mais je suis d’accord avec vous, Michel Houellebeck n’a pas eu le Goncourt pour son meilleur livre. Je pense que son roman Les particules élémentaires l’aurait mérité largement.

 

 

GM : Vous n’aimez pas les cartes postales on dirait. Vous ne ménagez pas l’île de beauté. Est-ce par souci de réalisme ou la provocation d’un corse désabusé ?
JF : on me l’a beaucoup reproché au début de ma carrière d’écrivain, à la parution de mon premier recueil de nouvelles en 2001, publié chez un éditeur corse. Encore aujourd’hui, en Corse, on se soucie beaucoup trop de l’image que l’on donne. Or le travail de romancier, ce n’est pas de tenir une agence de tourisme, c’est d’essayer de décrire la réalité dans toute sa complexité. L’amour que l’on peut porter à un endroit ne doit pas s’accompagner d’aveuglement ou de mensonge. Sans doute, quand j’ai commencé à écrire, il y avait une volonté de provoquer. Ça m’énervait ces histoires d’honneur, d’omerta et de plages. Ça ne correspondait pas à la réalité quotidienne: deux tiers de l’année dans un hiver glacial, un tiers de l’année dans une fournaise insupportable.

 

 

GM : dans votre dernier roman, vous écrivez que votre héros, Libero, avait fini par trouver ses propres raisons de détester Paris. Et vous, avez-vous des raisons de ne pas aimer Paris ?
JF : ça va beaucoup mieux maintenant, mais pour être tout à fait honnête, je n’habitais pas à Paris mais à Vitry-sur-Seine… J’imagine que si j’avais grandi dans le VIème arrondissement, j’aurais eu plus de tendresse pour Paris.

 

GM : pourquoi tant de références à l’Indochine et à l’Algérie dans vos romans ? D’où vous vient cet intérêt pour les anciennes colonies françaises ?
JF : pour des raisons familiales et sociologiques évidentes. Beaucoup de corses ont travaillé dans l’administration ou dans l’armée coloniale. Ma propre famille n’a pas échappé à la règle. Ma mère est née à Damas, mon père à Rabat et mon grand-père était fonctionnaire dans l’administration coloniale. J’en ai toujours entendu parler et cela m’a toujours intrigué. Ils ont dû avoir un drôle de choc ces corses, en passant de leur village rural au Sénégal ou à l’Indochine. Le choc des cultures et des mondes me passionne. J’ai l’impression que non seulement c’est à la base des thèmes que j’ai développés dans mes romans mais à l’origine de mon parcours professionnel.

 

 

GM : Il est toujours question d’exil dans vos romans. Le sermon sur la chute de Rome n’y fait pas exception. Le salut est-il dans la fuite ?
JF : mes personnages fuient, c’est certain. Moi, je n’ai pas l’impression de fuir. La première fois que j’ai demandé un poste à l’étranger, j’avais une grosse envie de quitter la Corse… (rires) manifestement vous n’avez pas tort. Mais il s’agit moins de fuir un endroit que d’aller en découvrir un autre. Le voyage n’est pas nécessairement une fuite. Je veux voir le monde, une longue tradition familiale.

 

 

GM : il y a toujours un bar dans vos romans. Dans votre livre Dans le secret, un personnage dit même du héros : « il a toujours aimé les bars ». D’où vient cette fascination pour les bars ?
JF : j’aime bien les bars. J’ai l’expérience d’un bar dans un village corse. C’est le centre du village, là où tout se passe. J’en ai beaucoup fréquentés. A ma décharge, il n’y avait pas grand chose d’autre, à part peut-être la place de la fontaine. Ce sont des endroits qui me plaisent parce que ce sont des réservoirs à fictions,  où se mêlent des gens qui ne devraient jamais se rencontrer, issus de tradition et de culture complètement différentes.  

 

 

GM : l’autre thème récurent, c’est le poids de l’histoire familiale. Vos héros ne semblent pas échapper aux erreurs de leurs ancêtres. Envisagez vous la famille comme une structure hostile ? Est-ce particulièrement vrai en Corse ?
JF : je traite la famille avec ambivalence. Une des différences culturelles qui peut exister entre la Corse et la France continentale, c’est que les évolutions sociologiques se sont faites un peu moins vite. On a en Corse une conception plus élargie de la famille. Le poids de la filiation est plus important. Il est localisé et visible. Tous les gens d’Ajaccio ou de Bastia sont originaires d’un village dans lequel ils ont une maison et où leurs morts sont enterrés. Cet ancrage identitaire est positif. Le revers de la médaille, c’est que la filiation a un poids. Ça rétrécit les horizons. Ce n’est pas la légèreté et l’évanescence du cercle nucléaire que l’on rencontre dans les milieux plus urbains. Dans mes romans, c’est certainement le côté le plus pesant qui ressort.

 

 

GM : ma femme me dit souvent que la décadence de l’empire romain a commencé le jour où les romains ont cessé de se contenter de fèves et de fromage de chèvre. Pensez-vous que le l’opulence mène irrémédiablement au déclin ?
JF : c’est une idée assez Rousseauiste. Il y a des choses dans la société contemporaine qui me déplaisent souverainement comme la mise en danger de l’activité intellectuelle, la disparition de la réflexion pure. La facilité avec laquelle on peut acheter et consommer y est sans doute pour quelque chose. Mais c’est toujours un peu dérisoire de dire cela car on en vient à critiquer un monde auquel on appartient et dont on partage les défauts. Mais je ne suis pas certain qu’on soit sur la voie du développement spirituel supérieur avec Facebook et Twitter. Sans parler de la télévision, un passe-temps létal pour les enfants.

 

GM : si vous deviez partir sur une île déserte, quels sont les quatre ou cinq livres que vous emporteriez ?
JF : je pense que la littérature russe serait sur-représentée. Vie et destin de Vassili Grossman, sans doute. Je prendrais aussi Les démons de Dostoïevski, Le maître et marguerite de Boulgakov, un roman de Thomas Bernard et un livre de philosophie, Schopenhauer par exemple.

 

GM : vous parlez souvent de Dostoïevski. Qu’est ce qui vous plaît tant chez cet écrivain russe ?
JF : j’ai un goût prononcé pour les romans métaphysiques. Chez Dostoïevski, surtout dans la traduction d’André Markowicz, j’ai constaté qu’un style pouvait être puissant sans nécessairement être élégant. Le style de Dostoïevski est haché, circulaire et c’est ce qui lui donne sa puissance. C’est incroyable ce qu’on peut arriver à faire avec la langue.


GM : qu’en est-il des écrivains français contemporains ?
JF : je dois avouer que jusqu’il y a cinq ou six ans, je n’y connaissait rigoureusement rien en littérature française contemporaine. Il reste beaucoup de préjugés à son sujet, notamment le fait qu’elle soit nombriliste. Alors qu’en y regardant de plus près, c’est inexact. Le livre de Patrick Deville par exemple, Peste et choléra (prix Médicis 2012) se passe en Asie du Sud Est.
Il est difficile de se frayer un chemin dans cette production abondante. Il y a six cents romans qui sortent à chaque rentrée de septembre, presqu’autant en janvier. C’est plus qu’il est possible d’en lire. Mais revenons à ce que j’aime, je vais vous donner des noms. Vous direz que je prêche pour ma paroisse mais il faut que je parle de Mathias Enard, un auteur majeur. Son roman sorti en 2008, Zone, est un chef d’œuvre, d’une ambition démesurée. J’aime aussi Eric Chevillard.

GM : et le cinéma ? Vous citez une scène d’Apocalypse Now dans un de vos romans. Quels autres films vous ont influencé ?
JF : je suis venu au cinéma sur le tard. Je me demande ce que j’ai fait jusqu’à 30 ans d’ailleurs (rires). Tout n’est pas transposable. Gilles Deleuze disait que pour le cinéma il fallait des idées de cinéma et que pour le roman, il fallait des idées de roman. Ce ne sont pas les mêmes outils narratifs. J’aime les films de Kurosawa et de Terence Malik.

 

 

 
GM : lequel de vos romans souhaiteriez vous voir adapté au cinéma ?
JF : j’ai des projets d’adaptation pour trois d’entre eux. Avant qu’un projet aboutisse au cinéma, il y a de l’eau qui passe sous les ponts. Tout le monde a des idées de film mais pas forcément l’argent pour les faire. Donc il s’écoulera du temps avant que les films voient le jour. Le secret réside dans la qualité de l’adaptation. Ce qu’il y a d’extraordinaire dans Apocalypse Now de Francis Ford Coppola c’est d’être passé du roman de Conrad au cœur des ténèbres qui se passe au Congo belge, à la guerre du Vietnam.

 

GM : parlons de religion. Dans vos romans, vous citez Saint-Mathieu, Saint-Jean et bien-sûr Saint Augustin.
Quelle place la religion occupe-t-elle dans votre vie d’écrivain?
JF : ce sont les textes sacrés qui m’inspirent. Je n’ai pas eu de contact marquant avec les institutions religieuses. En revanche, je trouve que les textes sacrés sont d’une grande puissance esthétique et d’une grande pertinence. Je suis intéressé par l’approche mystique et métaphysique. Je suis moins intéressé par la croyance en Dieu ou par la pratique en soi d’une forme de religion. J’ai souvent utilisé ces textes pour éclairer des situations qui paraissent triviales.

 

GM : qu’en est-il de l’Islam ? Avez vous lu le Coran ?
JF : il y a des passages d’une grande poésie dans le Coran mais ce n’est pas qu’un vernis esthétique, ils portent aussi des vérités.

 

GM : vous avez vécu dans le Maghreb, en Algérie. Vous connaissez aussi la région du Levant. Donnez nous vos premières impressions du Golfe et des émirats ?
JF : quand j’ai demandé ce poste, je voulais revenir dans le monde arabe. Ce qui m’a tout de suite intrigué aux émirats, c‘est le cosmopolitisme. Quand je suis venu ici pour la première fois, on m’a donné un livre avec des photos d’Abu Dhabi à la fin des années 60 et où il n’y avait… rien. Moi qui m’intéresse à l’émergence des mondes, la vitesse à laquelle ce monde-là s’est construit me stupéfait. Penser que dans une vie humaine on peut traverser tant de mondes différents, c‘est quelque chose que je veux essayer de comprendre. Et puisque l’Algérie a tant changé ma façon d’écrire, j’espère que l’expérience des émirats aura un effet similaire.  

 

GM : quand vous écrivez, êtes-vous inspiré par d’autres lectures?
JF : quand on est plongé dans le travail d’écriture d’un roman et que ça se passe bien, on a l’impression que la divine providence fait tout pour vous aider et que tout ce qu’on lit a un rapport évident avec ce qu’on écrit. C’est une illusion, mais c‘est très agréable. Je peux être influencé par un livre qui n’a rien à voir avec le roman que j’écris. Pour Où j’ai laissé mon âme, un roman qui parle de la bataille d’Alger et de la torture, j’ai été influencé par le maître et marguerite de Boulgakov parce que dans ce livre, il y a toute une série de chapitres où l’auteur reconstitue le face à face entre Ponce Pilate et le Christ. Ce face à face m’a donné l’idée de la rencontre entre l’officier français et le militant algérien.

 

 

GM : parlons de votre style. Est-il juste d’affirmer que vos phrases se sont allongées au fil du temps ? Pourquoi ?
JF : de fait, mes phrases s’allongent. Mais ca correspond à une nécessité. Dans mon roman Où j’ai laissé mon âme, il y a une adresse pleine de rage et de tourments et il fallait que les phrases s’enchaînent, que ce soit une sorte de logorrhée verbale. Pour le sermon et l’histoire du grand-père Marcel Antonetti, il y avait des chroniques qui justifiaient des phrases plus longues, comme le temps qui passe, pour signifier le flux des années qui s’écoule. 

 

 

GM : vous excellez dans le contraste entre une syntaxe polie et des mots d’une vulgarité assumée. Que cherchez vous à exprimer?
JF : rien ne m’est plus étranger que la provocation. Une partie de ce roman se déroule dans un bar. Je ne pouvais pas faire parler mes personnages comme des académiciens. C’eut été une faute professionnelle. Il faut donner une tonalité. Par ailleurs, oui, j’aime bien le contraste. Je pense aux livres d’Hubert Selby, c’est une expérience de lecture éprouvante, où le contraste est à son paroxysme.

 

 

GM : vous décrivez le délitement du corps dans une langue magnifique, avec truculence, presque avec jouissance. Qu’est ce qui vous plaît tant dans la description de la décomposition ?
JF : je crois que je ne me suis jamais remis d’une phrase de Francis Scott Fitzgerald  qui au début de l’une de ses nouvelles, la fêlure, dit : « toute vie est bien entendu une entreprise de démolition ». Je ne sais pas si j’ai un goût pervers pour la corruption mais pour revenir au passage auquel vous faites allusion, Marcel est hypocondriaque et l’hypocondrie, ce n’est pas seulement la peur des maladies mais la transformation du corps livré à des assauts barbares. Il y a toute une mythologie, une imagerie psychotique qui s’installe.

 

 

GM : on parle beaucoup de déchéance et de fatalité dans votre roman. La postérité est-elle l’élixir d’immortalité ?
JF : pas du tout. Ce sont des choses que l’on peut croire à vingt ans. La postérité est une fiction creuse, d’abord parce qu’on a aucun moyen de savoir ce qui passera à la postérité. Passer à la postérité n’est pas un très bon motif pour écrire un roman.
Si le texte est au service d’autre chose que lui-même, c’est mauvais. Il faut être à l’écoute de sa logique. C’est le critère principal qui indique que ça marche. Si on arrive à faire tout ce qu’on veut, ce n’est pas bon signe, c’est que le texte n’a pas acquis suffisamment de consistance logique. Si on peut facilement manipuler un personnage, c’est un pantin, il n’a pas d’incarnation réelle.

 

GM : il y a un grand fantasme chez les écrivains, c’est de vivre de son art. Avec le prix Goncourt, vous pourriez réaliser ce rêve. Allez vous arrêter d’enseigner la philosophie et vous consacrer uniquement à la littérature ?
JF : non. Je n’en ai aucune intention. Ce serait extrêmement néfaste pour moi. Si je devais me consacrer uniquement à l’écriture de romans, je n’aurais plus de romans à écrire. Il faut se nourrir de la vie. J’ai peur d’un effet de stérilisation Et puis j’adore enseigner.
Si je m’installais à Paris et que je passais mon temps à faire des signatures en librairies ou à voir des éditeurs et des écrivains, et bien je ferais des livres sur des types qui fréquentent des éditeurs et des écrivains…

 

GM : êtes-vous sensible aux critiques?
JF : j’y suis très sensible. Tous les romanciers le sont, quoiqu’ils en disent. Il faut avoir une immense sagesse ou un amour de soi immodéré pour ne pas être touché par la critique.  

Mon livre du mois: La servante abyssine

Zinesh a fui l’Ethiopie, sa misère et ses guerres à répétition. Elle devient une servante domestique, une maid pour utiliser la dénomination que nous connaissons tous. Elle est d’abord envoyée chez une princesse lunatique, une véritable despote derrière les hauts murs de son palais qu’elle a transformé en prison pour tous ceux qui la fréquentent. « C’était une hystérique de l’espèce princière, la plus dévastatrice de toutes. Heureusement on n’entendait pas ses hurlements avant une heure de l’après-midi, heure a laquelle elle se réveillait la bouche pleine de haine » Zinesh est ensuite placée chez un couple de riches bourgeois dont elle finit par connaître les inavouables secrets, tant et si bien qu’elle sera chassée. Après ces années de souffrance et d’humiliations, son nouveau maitre italien, il signor Luca, aurait presque fait figure de bon samaritain. Le vieil expatrié trompe sa mélancolie dans l’alcool et les cigarettes. «Cet homme était triste et aussi éteint que la cendre froide au fond des cendriers que la servante vidait sans relâche. Non elle n’aurait pas dit éteint. Quelque chose couvait tout au fond de ses yeux gris, un point orange, une incandescence… »  Car l’ancien mécanicien d’Alitalia avait connu l’amour foudroyant d’une jeune saoudienne et ne s’en était jamais remis. Les nuits blanches succèdent aux beuveries matinales. L’entreprise d’autodestruction fonctionne à merveille jusqu’au jour où la servante abyssine, à qui son maître s’est enfin confié, décide de l’aider à retrouver son ancienne amante. Elle devient détective, tisse un réseau d’informatrices, interroge les commerçants, erre dans les rues de Djeddah pour y chasser le fantôme de cette idylle évanouie. Sa quête l’obsède « Zinesh devait reconnaître qu’une partie d’elle-même, pleine de feu, était alors à la recherche de cette femme comme si sa vie entière en eût dépendu ». Elle s’infiltre chez les femmes de la ville, elle participe à leurs festivités et, miracle, elle retrouve la jeune saoudienne. Les amants sont enfin réunis. Zinesh est la témoin silencieuse de leurs fougueuses retrouvailles, jusqu’au bout de leur cruel destin qu’on ne dévoilera pas entre ces lignes.
Chacun d’entre nous connaît une Zinesh, une Erythréenne, une Philippine, une Sri-Lankaise, des femmes qui ont à peu près tout subi dans le seul but de subvenir aux besoins de leur famille restée au pays. Carine Fernandez, dont c’était le premier roman, ne juge pas. Elle ne souhaite pas faire de Zinesh un objet de compassion mais elle nous tend le miroir de sa servitude et nous interroge dans notre quotidien en posant cette simple question : « et vous, que savez-vous de leur histoire ? »