Mon coup de coeur du mois d’avril dans Le Mag

Et le père de Darina lui dit avant de mourir : « ma fille, fais gaffe à ce que ces chiens ne mettent pas du Coran le jour de ma mort. Ma fille, je t’en prie, je voudrais du jazz à ma mort, et même du hip-hop mais surtout pas du Coran ». Eduqué par un père athée et farouchement accroché à sa liberté, Darina provoque son monde avec beaucoup de naturel et quand la famille, très religieuse, lui reproche de ne pas savoir se conduire, c’est le père qui leur répond : « ma fille je n’en fais pas une putes, j’en fais une femme libre ». Nous sommes en 1976 et la guerre civile fait rage à Beyrouth. Les quartiers multi confessionnels se vident et les milices de tous bords occupent les espaces : « on se bagarrait pour l’eau, l’essence, les fruits, le pain ou les femmes. Les parties de poker étaient souvent interrompues par des roquettes qui traversaient le salon ». Darina devient une femme entre les obus des factions ennemies. Elle rêve que les mains d’un homme la touchent et lui fassent connaître cette extase dont elles parlent entre copines avec des airs mystérieux. Son père connaît l’extraordinaire caractère de sa fille et la rudesse des hommes du quartiers : « ma fille, fais attention, l’homme arabe ne connaît rien à la femme et si elle prend les devants, lui, il prend ses jambes a son cou ». Les années passent et la guerre s’installe. Israël encercle Beyrouth, Bachir Gemayel est élu président avant d’être assassiné. Darina devient infirmière pour la croix rouge, jusque dans le camp de Sabra où elle vient soutenir les familles dans l’épreuve de l’identification de leurs proches défigurés : « ce qui m’a fait peur à Sabra, ce n’est pas les morts, mais ce qui se lisait sur le visage des vivants ». Darina perd sa virginité et ses illusions. Premier amant, premier mariage précoce et première déconvenue. Entre les bombes, la drogue et les amis qu’on enterre, Darina vit a deux cents à l’heure et retient son souffle jusqu’au jour où son regard croise un miroir et que, presque simultanément, son père vit sa dernière heure, elle s’en souvient, c’était le jour où Nina Simone s’était arrêtée de chanter.
Le roman de Darina Al Joundi est un témoignage vivant et poignant sur les années de guerre civile au Liban. On y reçoit la formidable énergie avec laquelle elle avait conquit l’exigeant public du festival d’Avignon. Avec le roman de Rawi Hage, dont nous avions parlé au mois d’octobre, c’est un livre essentiel à la compréhension de la dramatique histoire du Liban.

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