Mon coup de coeur du mois de novembre dans Le Mag: « Rue des voleurs » de Mathias Enard

Dès le premier paragraphe, Mathias Enard annonce la couleur : « les hommes sont des chiens, ils se frottent les uns aux autres dans la misère, ils se roulent dans la crasse sans pouvoir en sortir, se lèchent le poil et le sexe à longueur de journées, allongés dans la poussière prêts à tout pour le bout de barbaque ou l’os pourri qu’on voudra bien leur lancer, et moi comme eux, je suis un être humain, donc un détritus vicieux esclave de ses instincts, un chien, un chien qui mord quand il a peur et cherche les caresses ». Piètre musulman, jeune homme avide d’aventures amoureuses, le héros chemine sur le fil du rasoir extrémiste. La faute à de mauvaises fréquentations, comme le Cheickh Nouredine qui l’engage comme libraire du groupe de la Pensée coranique ou son ami Bassam qui paiera de sa vie sa faiblesse d’esprit. Ça ne le retient pas de s’adonner à la lecture des polars grâce auxquels il se construit un univers parallèle où tout est possible. Le Maghreb s’agite. Le Maroc attend son heure et les islamistes ont remonté leurs horloges. C’était bien trop tôt pour notre héros que l’urgence de baiser a détourné du djihad. Oui mais la femme n’est pas un objet de consommation courante. Il y a sa cousine Myriem, qu’il a souillée de ses élans passionnés. Judith, sa petite amie espagnole qui ne partage pas sa définition de l’amour. Ni même Zahra, la petite pute du bar El pirata, dont la maigreur et le pubis rasé mettent sa virilité en berne. Commence l’errance. Les voyages déforment sa jeunesse, des morgues de Casablanca aux bas fonds de Barcelone. Il a la nausée, écœuré par une sourde colère qui l’empêche de vivre : « Tout ce que je veux, c’est être libre de voyager, de gagner de l’argent, de me promener tranquillement avec ma copine, de baiser si j’en aie envie, de prier si j’en ai envie, de pécher si j’en ai envie et de lire des romans policiers si ça me chante sans que personne n’y trouve rien à redire à part Dieu lui-même ». On ne peut pas mieux résumer les frustrations de la jeunesse arabe.

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